
Il roule à 100 kilomètres à l’heure. Sa page Facebook est le carnet de route d’un mordu de sensations fortes. Le voyage qu’il mène au sommet des plus hautes montagnes du monde - et au plus profond de soi - est à son image, passionnant. Rencontre aux sommets avec François-Guy Thivierge.
Par Diane Laberge
L’homme de 47 ans – qui en paraît dix de moins – a le profil de tout bon sportif qui se respecte. Comme il le dit lui-même, « le froid, ça garde jeune ». L’amoureux de plein air, grimpeur et randonneur depuis ses quinze printemps, devient très jeune entrepreneur et va de succès en succès. En 2006, un trek au camp de base de l’Everest, le convaincra : à l’impossible, il sera tenu.
Depuis, il s’est tapé, et moins de trois ans seulement, les sept plus hauts sommets du monde. Tout comme il a skié le pôle Sud, puis le pôle Nord. Lui faudra-t-il bientôt s’inventer un nouveau monde à parcourir ? Nous avons remonté le temps en sa compagnie, histoire de savoir d’où vient le vent qui le force à toujours repousser plus loin les limites du possible.
La passion de la grimpe
Il a quatorze ans quand il se découvre la passion du plein air. Les camps de vacances, le cyclotourisme, le camping d’hiver… Inspiré par Jean Sylvain – son père spirituel et l’un des pionniers de l’escalade au Québec – le jeune homme de quatorze ans s’initie de façon plus sérieuse à la grimpe et devient, à seize ans, premier de cordée. À dix-huit ans, il a déjà la bosse des affaires ; il donne des cours d’escalade tout en poursuivant ses études à l’université. « Moi, ce que je voulais, c’était de pouvoir vivre de ma passion », se souvient François-Guy Thivierge. Quelques années plus tard, il ouvre sa propre école, le premier centre d’escalade privé au Québec, le troisième au Canada. Il a alors vingt et un ans.
François-Guy Thivierge se souvient de ses premiers pas en tant que grimpeur. « On fréquentait un endroit que l’on appelait le Pylône, un rocher-école situé à Sainte-Foy, près du pont Pierre-Laporte. J’ai commencé avec une corde et quelques mousquetons. Je grimpais avec deux ou trois passionnés comme moi. C’était marginal pour l’époque.  Les amis de mon âge jouaient pas mal plus au soccer, au baseball et au hockey qu’ils n’escaladaient des rochers », se souvient-il aussi.
En 1982, celui qui dévorait tous les livres sur l’Himalaya et sur les guides de montagne avait également un oncle qui travaillait auprès d’une firme qui commanditait la première mission d’aventure canadienne sur l’Everest. « Mon oncle m’avait envoyé un t-shirt de l’expédition que je portais fièrement durant mes cours. Si quelqu’un m’avait dit que je gravirais l’Everest un jour, je ne l’aurais jamais cru », se souvient le jeune homme pourtant déjà ambitieux.
Les athlètes de l’époque lui donnent des ailes. « Pierre Harvey, Terry Fox et Phil Latulippe m’ont révélé à moi-même. J’ai commencé à faire 70 kilomètres en ski de fond à l’âge de dix-sept ans. L’été, je passais tout naturellement aux compétitions de vélo de montagne et de triathlon », poursuit-il.
Depuis vingt-cinq ans, l’homme aux mille projets fait entre vingt et trente heures de sport par semaine. Il s’entraîne sans répit, peu importe la saison. L’hiver, il travaille son cardio grâce au ski de fond en cumulant près de 2 000 kilomètres par saison. Dès l’arrivée du printemps, le voilà qui sort son vélo de montagne pour ensuite passer à la randonnée, à l’automne. Bien qu’il préfère s’entraîner en solo, en extérieur, il planifie toujours ses expéditions en groupe, pour des raisons d’entraide et de solidarité, et surtout de sécurité.
Exorciser la mort
Celui qui passe sa vie à rêver de hauteurs a vu son père se noyer dans les profondeurs quand il avait neuf ans. De cette époque, il n’a retenu qu’une phrase « C’est toi l’homme de la maison maintenant ». Serait-ce ce qui lui a toujours valu la force qu’on lui connaît ? N’empêche que le jeune homme a pris sur ses épaules la responsabilité de réussir tout ce qu’il touche. « Dans la vie, je ne peux qu’aller de l’avant », avance le grimpeur. « Quand je m’arrête, c’est pour mieux continuer. J’essaie et si je ne réussis pas, j’apprends de mes erreurs ». Le sportif trompe la mort, aime les défis, allant jusqu’à défier la mort elle-même. Il aime vivre sur la corde raide, se donner des objectifs et vaincre ses peurs. Et des peurs, il en a connu.
En 1996, quand le hamac dans lequel il dormait a chaviré, il se souvient être resté coincé, suspendu dans le vide à 5 600 mètres d’altitude, entre le K2 et l’Everest. L’histoire se finit bien, comme le jour où il a frôlé la mort, en 2001, en escaladant un iceberg au large du Groenland, en plein milieu de l’océan Arctique. « C’était mon rêve d’escalader des glaces vieilles de deux millions d’années. Mon aventure s’est terminée en cauchemar quand l’iceberg voisin de celui que je grimpais s’est fracturé et s’est écroulé, provoquant une vague de 20 à 25 pieds de haut, un véritable tsunami », se souvient Thivierge. La vague est venue heurter son iceberg avec une onde de choc semblable à celle d’Hiroshima. « J’ai compté les secondes avant de mourir », poursuit l’aventurier des glaces. « Les Inuits m’avaient déjà raconté que les icebergs peuvent, dans de telles circonstances, se mettre à tourner sur eux-mêmes comme un glaçon dans un verre. J’ai vraiment eu peur. J’ai senti une grande chaleur au-dedans, des frissons partout dans le corps. Et puis, j’ai senti mon glacier bouger, comme si j’étais au sommet d’un poteau téléphonique qui bat au vent », raconte François-Guy Thivierge. « J’ai fermé les yeux et lentement – il m’a semblé que c’était infiniment long – tout est rentré dans l’ordre ».
Malgré tout, rien ne peut l’empêcher de vouloir vivre à nouveau de pareils frissons. Pour lui, le secret réside dans la qualité de la préparation. La moitié de la montagne est gravie lorsqu’on arrive au pied de celle-ci. « Quand tu arrives au sommet de l’Everest, ce n’est plus le temps de savoir si tu as assez de nourriture, de constater que ta condition physique n’est pas au point, qu’il te manque un équipement essentiel ou que tu aurais du apprendre ton nœud d’escalade », enchaîne-t-il. Et le mental dans tout ça ? « La préparation psychologique est liée à l’acceptation de l’effort, du risque, du danger. On apprend à contrôler ses émotions avec l’endurance physique, lors des entraînements », confie celui qui avoue aussi qu’une fois au pied de l’Everest, quand tu le vois pour la première fois et que tu réalises que c’est toi qui vas monter au sommet, c’est comme David contre Goliath. « Ce n’est pas un film. C’est là . Ça crée nécessairement de grandes peurs qu’il faut arriver à maîtriser. On se sent tellement petit et vulnérable devant ce géant puisque l’on sait que la mort pourrait bien, cette fois, être au rendez-vous ».
La folie des hauteurs
Celui qui fut l’un des premiers guides de montagne au Québec a voyagé partout en France, en Italie et dans les Rocheuses canadiennes, recherchant des sommets aux parois vertigineuses à escalader durant ses vacances. « Je dois admettre que nous sommes techniquement bons comparés aux Européens plus habitués au trekking, à la marche en montagne, à l’alpinisme avec piolets et crampons », affirme-t-il, confirmant du coup l’expertise des Québécois, devenus spécialistes des rochers et des falaises de glace, par la force des choses.
Après avoir passé dix années de sa vie à bâtir et à développer ses entreprises, François-Guy Thivierge a l’impression d’avoir fait le tour du jardin. Il recommence alors à rêver d’escalader l’Everest. Nous sommes en 2006. Le quarantenaire se donne deux ans pour se préparer à atteindre ce sommet qui, encore aujourd’hui, représente le défi ultime de tous les aventuriers du monde. Il enchaîne alors les expéditions, commençant par gravir l’Aconcagua (Argentine) en 2007, puis le Kilimandjaro (2008). « Mon objectif n’a jamais été d’escalader les sept sommets, mais pour me mesurer à l’Everest, il me fallait expérimenter la haute altitude, à pied, par des chemins classiques, tester mon corps et son endurance ainsi que sa capacité à s’acclimater à la haute montagne. J’ai compris rapidement que je pouvais atteindre les 7 000 mètres sans trop de difficultés. J’étais prêt », confie Thivierge. C’est commandité par la ville de Québec, dans le cadre des fêtes du 400e, qu’il pose un drapeau de sa ville natale au sommet du monde, le 22 mai 2008. « Je me souviens de l’instant. C’était un moment magique, j’ai ressenti une fierté incroyable. Et j’ai bien sûr pensé à mon père, dont je me sentais si proche. Il me semblait que je n’avais qu’à lever la main pour qu’il me tende la sienne ».
Un brin de sagesse
Pour François-Guy Thivierge, la vraie montagne à escalader, ce n’est pas celle que tu as devant toi, c’est celle que tu as à l’intérieur de toi. Pour lui, gravir des montagnes permet d’accéder à un niveau supérieur de spiritualité. « Tu reviens aux choses essentielles, aux vraies valeurs : la famille, la santé, apprécier la soupe, la nuit de sommeil, la gorgée d’eau. Tu redécouvres le courage, la persévérance, l’entraide, le respect et la dignité », résume humblement le grand homme. « Chaque fois que je m’encorde et que je me mets à grimper, c’est une leçon de vie à la mort. Dans mon entreprise, je travaille tel un alpiniste en montagne. J’essaie de calculer mes risques, de savoir m’entourer, d’avoir un objectif et de me concentrer sur l’essentiel, d’y aller étape par étape ». Selon lui, chaque jour on escalade une montagne. « On a un chemin à parcourir, des dangers à éviter, des décisions à prendre, des discussions à avoir. Être en cordée avec une personne plus lente, c’est comme ça tous les jours », poursuit-il sur sa lancée.
Plus en forme que jamais, François-Guy Thivierge profite de toutes les tribunes pour partager ses expériences et promouvoir la santé par le sport. Chaque année, il initie plus de 50 000 personnes à l’escalade par le biais de ses entreprises. « Ma plus haute montagne reste mon centre d’escalade », avoue-t-il fièrement. Il donne aussi des conférences de motivation tout en essayant d’être une source d’inspiration pour ses proches, sa famille et ses amis. En 2010, il a créé une fondation (La montagne de l’espoir) qui vient en aide aux jeunes décrocheurs. « C’est bien de faire des choses pour soi, pour se faire plaisir. Mais quand on peut aussi faire rêver, inspirer, c’est mieux ». Son prochain défi ? « J’ai un projet d’émissions de télévision qui pourrait bien voir le jour et devenir un livre. Un répertoire des 100 plus belles aventures au monde, réalisées en 200 jours. Quelque chose comme les plus belles escalades, randonnées, circuits à vélo, descentes de rivières… les plus belles aventures de la terre quoi ! Je veux voyager, grimper, marcher, voler, pagayer, rouler, glisser et bouger et même nager avec les requins». Ce projet, il se donne jusqu’en 2013 pour le réaliser, histoire de célébrer dignement – et sportivement ‒ ses cinquante ans bien sonnés.
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François-Guy Thivierge aux sommets
En librairie depuis novembre, ce livre est un cadeau de Noël particulièrement inspirant à glisser sous le sapin. Il s’agit d’un véritable ouvrage de référence avec 200 photos – dont plusieurs font partie de la collection du photographe et aventurier Jean-Pierre Danvoye – et fiches techniques de tous les sommets atteints par le grimpeur, incluant sa traversée des deux pôles. Ce livre est un hymne à l’espoir et à la motivation dans lequel l’aspect humain n’est jamais négligé. Éditions Sylvain Harvey, 40 $
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